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Malinche, la mère symbolique des interprètes latino-américanistes ?

 

Cet écrit a été rédigé à partir d’un article de Margo Glantz, intitulé « La Malinche: la lengua en la mano »[i].

 

À son arrivée en 1519 sur les terres du Mexique d’aujourd’hui, le conquistador espagnol Hernán Cortés a recours aux services d’une indigène pour communiquer avec les Indiens et mener à bien la conquête du Nouveau Monde. Les chroniqueurs de l’époque racontent qu’à Potonchán, dans l’actuel État de Tabasco, 20 femmes sont offertes en tribut par les Mayas aux Espagnols. Ces nouvelles esclaves doivent s’occuper de la cuisine mais aussi satisfaire les besoins amoureux et sexuels des soldats[ii]. Malinche, dont le prénom d’origine serait Malinalli, se distingue de par son autonomie, son intelligence et ses qualités d’interprète bilingue en langues nahuatl et maya. Ancienne princesse, fille de caciques, elle aurait été livrée comme esclave aux Mayas après la mort de son père. Elle devient conseillère et amante de Hernán Cortés, dont elle aura un fils, baptisé Martín, en hommage au père du conquistador.

Margo Glantz[iii] note que, dans ce contexte, la communication entre colons et autochtones est d’abord non verbale, puis verbale mais grossière. Les interprètes ou lenguas (littéralement, en espagnol, langues) que les indigènes proposent, généralement de sexe masculin, commettent souvent des erreurs d’interprétations, volontaires ou non. Cortés trouve finalement un interprète compétent et fidèle en la personne de Jerónimo de Águilar, un Espagnol qui a passé 8 ans de captivité chez les Mayas. Mais une fois sorti des terres mayas, Cortés recourt aussi aux services de Malinalli, qui traduit du nahuatl vers le maya, tandis qu’Águilar reformule la traduction de cette dernière en espagnol. Cette interprétation successive ne s’arrête pas là. Comme il est signalé dans un texte du XVIème siècle cité par Glantz : « l’Indien informe, Marina traduit, Cortés dicte et le secrétaire écrit »[iv].

Malinalli occupe également la fonction de secrétaire et celle de faraute[v] : elle représente l’interprète intermédiaire entre deux cultures, la personne qui modèle la trame et se mêle de tout. Elle est par ailleurs messagère et parfois espionne[vi]. Les Espagnols, par respect, la nomment d’abord doña Marina. Du fait de sa position étonnante pour une femme, elle gagne même la confiance des autochtones, qui l’appellent Malintzin, de son nom indien Malinalli anobli du suffixe aztèque –tzin. Les colons lui attribuent ensuite un nouveau surnom, Malinche, par déformation phonétique de Malintzin. Les indigènes, par extension, désignent Cortés sous cette même appellation, Malinche ; le terme est repris par les Espagnols et est attribué à d’autres interprètes de l’époque pour désigner leur fonction[vii].

Estimée par les Espagnols qui, dans leurs chroniques, ne cessent de faire remarquer son importance, mythifiée par les indigènes, Malinche n’est pourtant qu’un « corps-esclave », précise Glantz[viii]. En ce sens, le terme de lengua, qui opère par synecdoque, est explicite : Malinche n’est qu’une voix, ou plutôt une simple fonction répétitive, une voix accaparée par Cortés, un corps mutilé. Car dispose-t-elle réellement d’une voix ? Ses propos et ses interprétations, dans les chroniques, sont rapportés en général par les autres, au discours indirect, et son nom n’est pas toujours mentionné. En outre, Marina vit un réel viol de son identité. Elle est forcée par les Espagnols à se baptiser et elle doit alors abandonner son prénom indien, Malinalli, au profit de celui de Marina ; elle est ensuite obligée d’adopter le prénom Malinche. A-t-elle vraiment droit de devenir une voix écrite, dans la mesure où sa culture, pour les colons, relève plutôt de la langue (et non de la main)[ix] ? Être proche de la tradition orale permet pourtant à Malinche de devenir une interprète efficace qui, selon un souverain indigène de l’époque, parle espagnol avant même que Cortés n’arrive à la capitale aztèque de México-Tenochtitlán[x].

          Moins de 5 siècles plus tard, la révolution mexicaine (1910-1920) est lancée par le grand propriétaire terrien Francisco Madero, appuyé par les USA ; il réussit à destituer le dictateur Porfirio Diaz, en place depuis 1876, et à prendre la présidence du pays. Cette révolution est poursuivie par des figures charismatiques soutenues par les paysans et les Indiens (Pascual Orozco, Pancho Villa, Emiliano Zapata), qui défendent l’idée d’une réforme agraire et se penchent sur la question de l’indépendance économique du pays. Malinche devient alors un symbole de trahison. Le terme de malinchiste est encore employé aujourd’hui au Mexique pour désigner celui qui aurait trop tendance à s’intéresser aux cultures étrangères, au détriment de sa propre patrie. Les féministes mexicaines nées aux États-Unis (aussi appelées chicanas) ont été les premières à réhabiliter Malinche en tant qu’icône du métissage des cultures et de l’émancipation féminine. 


[i] Glantz, Margo, « La Malinche: la lengua en la mano », in FLORESCANO, Enrique, Mitos mexicanos, Aguilar Nuevo Siglo, México, 1995, p. 119 à 137.

[ii] Glantz, ibid., p. 120 et 121.

[iii] Ibid., p. 122 à 126.

[iv] MÚÑOZ CAMARGO, Diego, Descripción de la ciudad y provincia de Tlaxcala, in GLANTZ, ibid., p. 124.Traduit de l’espagnol par moi-même.

[v] Il est habituel de traduire le terme espagnol de faraute par interprète ; cela ne suffit pourtant pas pour rendre compte du sens du mot.

[vi] GLANTZ, ibid., p. 126.

[vii] Ibid., p. 128, 132, 133.

[viii] Ibid., p. 132. Traduit de l’espagnol par moi-même.     

[ix] Ibid., p. 130 à 135.

[x] Ibid., p. 136.